
Je t’écris de la plage de Sopot, en Pologne, où j’ai fait une bien curieuse expérience. Cette journée de vacances débute pourtant normalement. Pour gagner la station balnéaire la plus réputée du pays, je prends le matin un tortillard depuis Gdańsk. En moins d’une heure, les briques de la vieille cité hanséatique et les grues de son fameux chantier naval sont remplacées par une étendue de sable fin, un grand hôtel, un casino, une promenade de planches, une longue jetée. Le Deauville polonais mérite bien son surnom.
Après avoir trempé mes pieds dans la Baltique (froide), je déjeune d’un łosoś choisi au doigt mouillé parmi une carte rédigée uniquement en polonais ou en russe. Le saumon s’avère goûteux. Je retourne sur la plage, je retente le bain de mer (désormais fraîche) et je me dirige vers le grand ponton aperçu en arrivant. Il est à présent entouré de voiles, une régate vient de s’y achever. Je promène un regard amusé sur la foule – navigateurs en polo, baigneurs en short – quand ça arrive. Un long hululement et tout se fige. Les marins droits comme des i, les badauds raides comme des piquets, au garde à vous les enfants qui, un instant plus tôt, couraient après un ballon de plage. La sirène cesse et l’on n’entend plus rien d’autre que le roulis des vagues et le cri des mouettes.
Je regarde mon téléphone : il est 17 heures, nous sommes le 1er août 2014. Alors je comprends. Très exactement soixante-dix ans plus tôt débutait l’insurrection de Varsovie. L’armée Rouge ayant atteint le bord de la Vistule, les habitants de la capitale polonaise se soulevaient pour tenter de se libérer du joug nazi par eux-mêmes. La révolte fut lourdement réprimée – environ 200 000 Varsoviens ont été tués – mais, dans le sang des martyrs, le pays écrivit une page glorieuse de son roman national. Un épisode commémoré chaque année par cette minute de silence observée religieusement. Y compris à la plage, y compris en slip de bain. L.Mo.