Découvrir le berceau du syndicat Solidarnosc et les chantiers navals, remonter à l’âge d’or du XVIᵉ siècle, plonger dans le Moyen Age au château de Malbork, un Versailles de brique… La ville polonaise s’explore au fil de l’histoire.
La devise énigmatique des marins de la Hanse – « Navigare necesse est, vivere non est necesse » (« il est nécessaire de naviguer, pas de vivre ») – s’applique parfaitement à Gdansk, où on la retrouve peinte sur les façades des maisons. Sans son ouverture sur la mer, sans ses bateaux et leurs marchandises, Gdansk, surnommée « la perle de la Baltique », ne serait rien. Plusieurs fois allemande au fil de l’histoire, sous le nom de Dantzig, l’actuelle Gdansk a beaucoup changé, plus de trente ans après la fin du communisme en Pologne. Du centre historique aux quais de la Vistule, en passant par la grande plage de Sopot, les chantiers sont nombreux et la rue est jeune. Les touristes se mélangent aux locaux jusque tard dans la nuit, dans cette nouvelle destination favorite des Baltes ou des Scandinaves pour les enterrements de vie de jeune fille ou de garçon.
S’il fallait une méthode pour découvrir la ville, on pourrait choisir de remonter le temps en commençant par l’histoire récente, avant d’aller jusqu’au Moyen Age. Autrement dit, partir du cœur ouvrier de la ville, les anciens chantiers navals, pour s’éloigner à l’intérieur des terres, vers le château de Malbork, et finir à Sopot, au bord de la Baltique.
Inauguré en 2014, le Centre européen de solidarité – en référence à Solidarnosc, le syndicat créé à Gdansk en 1980 – a installé ses façades rouille en acier Corten sur le site des anciens chantiers navals Lénine, dont la grille d’entrée a été conservée. Ce musée illustre la transformation presque immédiate de l’histoire politique d’un pays en Histoire avec un grand « H ». Les salles font le récit de la grande grève des ouvriers des chantiers navals de Gdansk en 1980, mais aussi des combats précédemment perdus et de la fin des régimes communistes à l’est de l’Europe. Elles ne provoqueront pas les mêmes émotions chez tous les visiteurs. Question de génération : ceux qui sont trop jeunes pour se souvenir du stylo coloré avec lequel Lech Walesa signa les accords de Gdansk, le 31 août 1980, devant des caméras de télévision venues du monde entier n’auront pas ce sentiment étrange de voir « mise en mémoire » l’actualité de leur jeunesse.
Ceux qui ne l’ont pas vécu auront du mal à croire que, pendant l’été 1980, la Pologne faisait chaque jour la « une » des journaux en France et partout dans le monde. Elle s’incarnait dans des visages que le musée fait (re)vivre : celui, moustachu, de Lech Walesa, le leader des grévistes, ou celui, barré de lunettes fumées, du président Wojciech Jaruzelski. Sans oublier les figures de l’Eglise : le pape Jean Paul II, élu en 1978 et soutien des ouvriers grévistes, et la figure douloureuse de Jerzy Popieluszko, aumônier de Solidarnosc, assassiné par la police politique communiste en 1984. Tracts, photos, images de la télévision d’Etat, couvertures de magazine, témoignages : le musée fait renaître ces années 1980 avec force. Prix Nobel de la paix en 1983, puis premier président polonais démocratiquement élu en 1990, Lech Walesa a toujours ses bureaux dans une partie du musée.
Croisière sur un vieux gréement
Vouloir explorer ce passé récent conduit vers d’autres lieux. L’église Sainte-Brigitte servit de sanctuaire aux syndicalistes, notamment pendant l’état de siège, entre 1981 et 1984, qui imposa la loi martiale en Pologne. On y trouve, en outre, un autel moderne constitué de plus de 800 kilos d’ambre pur. Evidemment touristique mais très agréable, la croisière d’une dizaine de kilomètres sur un vieux gréement, du quai principal de Gdansk vers la péninsule de Westerplatte, donne à voir un port de commerce bien vivant. Ici on construit des éoliennes ; là des conteneurs par milliers ; ailleurs c’est un chantier naval français qui fabrique des yachts de luxe. Près de 10 000 personnes travaillent chaque jour sur les quais, entre les industries, les grues de déchargement et les silos à grains.
Avec la vieille ville, c’est l’âge d’or préindustriel de Gdansk que l’on découvre. Le quartier Glowne Miasto – la « ville principale » – concentre les monuments les plus anciens. Sur les quais de la Motlawa, la grue médiévale est malheureusement en pleine restauration : c’est la plus grande d’Europe, entièrement faite de bois, au milieu du XVe siècle. A l’image de la Porte verte (qui ne l’est pas), les plus belles façades des XVIe et XVIIe siècles sont l’œuvre d’architectes flamands ou dans le goût d’Amsterdam ou d’Anvers. La Cour d’Artus – façade blanc et or du XVe siècle – était le siège des guildes de commerçants jusqu’au XVIIIe siècle, devenant ensuite un marché aux grains.
La grande salle de réception, avec ses décors grandioses et ses vaisseaux de commerce suspendus au plafond, témoigne de ce passé glorieux. Quand l’armée allemande envahit la Pologne, en septembre 1939, déclenchant ainsi la seconde guerre mondiale, Hitler – une photo glaçante en témoigne – vint proclamer la « libération » du pays par un discours tenu dans les murs de la Cour d’Artus.
Mariacka, la rue de l’ambre
De l’autre côté de la rue du Long-Marché, un impressionnant thermomètre de 1752 rend hommage à un enfant de la ville, Daniel Gabriel Fahrenheit, né à Gdansk, en 1686. Non loin, la rue Mariacka abrite toujours les boutiques des marchands de bijoux en ambre, cette résine fossile formée il y a plus de 40 millions d’années dans la mer Baltique. L’ambre est une spécialité de Gdansk, où un musée entier lui est même consacré. Enfin, la basilique Mariacka, splendide église gothique en brique, complète le tour des monuments phares de la ville. Son horloge astronomique du XVe siècle, richement peinte et sculptée, s’anime tous les jours à midi dans un ballet gracieux. Des personnages bibliques sortent d’abord des lucarnes, mais c’est finalement la mort, personnifiée par un macchabée tenant une faux, qui reste seule en scène. Tempus fugit…
Avant que le commerce ne fasse de Gdansk la capitale de la Poméranie, la ville vivait sous la domination des chevaliers Teutoniques. Le château de Malbork, à 50 kilomètres au sud-est de Gdansk, fut leur capitale de 1308 à 1457. Cette résidence forteresse impressionne par sa taille : véritable Versailles de brique, c’est le plus grand château médiéval d’Europe. Une ville à lui seul. Trois enceintes, des centaines de salles, Malbork s’étend sur 21 hectares, le long de la Nogat, un défluent de la Vistule. Classé au Patrimoine de l’Unesco, il est la première étape de la route des châteaux médiévaux de Poméranie.
Enfin, on ne peut pas venir à Gdansk sans aller voir la mer à Sopot, prolongement balnéaire de la ville, à moins de trente minutes du centre. Sa jetée en bois de plus de 500 mètres de long s’avance sur l’eau immobile de la Baltique. Arrivé à l’extrémité, on distingue au loin la presqu’île de Hel. Si l’on se retourne, c’est le splendide Grand Hotel – l’un des cinq-étoiles les plus légendaires d’Europe – qui domine de son élégante architecture Belle Epoque une plage de plus de 20 kilomètres de long. Ville d’eaux et de jeux, le Deauville de Gdansk offre ses plages aux estivants quand arrivent les beaux jours. On dit aussi qu’en automne, après les tempêtes, des galets d’ambre précieux s’échouent sur le sable…
